L'étapise, un « isme » de trop dans le vocabulaire québécois
Non à l'étapisme! disent certains partisans de l'élection référendaire. Faut-il vraiment rejeter toute stratégie par étape parce que l'une d'entre elle est mauvaise?
La stratégie de 1980 et 1995
La stratégie du PQ n'est pas la bonne. Il est assez facile de s'en rendre compte aujourd'hui après deux échecs référendaires à moins de 15 ans d'intervalle. Notre stratégie en deux temps, comprenant une élection sur un programme de social-démocratie provinciale combinée à une promesse de référendum sur une question que personne ne connaît d'avance est très hasardeuse. Pourquoi a-t-elle été adoptée?
Avant 1974, la question de la légitimité démocratique d'une possible élection du Parti Québécois n'avait pas encore été réglée. Sachant qu'avec le mode de scrutin pluralitaire uninominal à un tour il était possible pour un parti politique d'obtenir la majorité des sièges avec une minorité des voix, la question fût inévitablement soulevée. Plusieurs personnes songèrent assez rapidement qu'un référendum pouvait être une bonne solution à cet important problème, puisqu'un référendum ne peut être gagné qu'avec plus de 50% des voix des électeurs. Un jour, cette idée obtint la majorité des appuis des membres d'un congrès du Parti Québécois. La proposition venait de Claude Morin, un ultra-modéré comme René Lévesque, fondateur du MSA. Pourquoi cette proposition a-t-elle reçu l'appui des membres du congrès? Parce qu'ils étaient tous bêtes et naïfs? Parce qu'ils n'ont pas, comme nous le disent aujourd'hui certains adeptes de la théorie du complot, flairé l'attrape-nigaud d'un informateur de la GRC? Bien sûr que non.
Claude Morin n'a pu être la seule personne favorable à cette idée avant le vote sur cette question. Si ça avait été le cas, si l'idée d'un référendum n'avait pas déjà été partagé par de nombreuses personnes, si elle avait été totalement étrangère à l'esprit de tous et chacun, la proposition n'aurait tout simplement pas passée. Voilà qui me semble évident. Une majorité des membres du fameux congrès a bel et bien donné son appui à cette approche et pour de bonnes raisons. On avait alors déjà compris qu'il nous faillait l'appui de la majorité de nos compatriotes pour remporter la bataille et aujourd'hui nous sommes toujours une majorité de souverainistes à s'en souvenir.
Avec la promesse de tenir un référendum, donc de « faire la souveraineté » dans la tête de la plupart des gens, le PQ a obtenu 42% du vote en 1980 et 44,75% du vote en 1994. Impossible de déclarer l'indépendance avec ça. Impossible aussi d'aller à Ottawa pour négocier la sécession. Blocage total, à moins d'avoir, à la tête du PQ, un fou prêt à débloquer des fonds pour créer une armée de libération du Québec. La stratégie référendaire adoptée en 1974 venait donc régler un problème réel. Malheureusement, personne à cette époque n'a songé à demander sur quoi le référendum allait porter et à quel moment il allait intervenir. Voilà un nouveau problème qui, en 2004, n'a toujours pas été réglé convenablement.
Points faibles de la stratégie actuelle
C'est une erreur de raisonnement que de rejeter toute forme d'étapisme. Faut-il jeter tout le panier de fruits parce qu'une pomme est mauvaise? Non. Rejetons l'actuelle stratégie en deux temps, mais pour les bonnes raisons : parce qu'elle a des défauts, parce que l'expérience de cette méthode s'est avérée être un échec à deux reprises, avec deux chefs différents, avec deux questions différentes (quoique semblables). Parce que dès le début, elle visant à négocier la souveraineté-association avec Ottawa et non à fonder un nouvel état peu importe ce qu'en pense Ottawa. Voici ce qu'il faut rejeter de notre stratégie :
1. L'organisation d'un référendum sur un projet d'indépendance non-défini. C'est mal connaître les Québécois que de penser qu'ils puissent un jour être une majorité à accepter de donner un chèque en blanc à des politiciens. Lors de la prochaine consultation référendaire, les Québécois devront absolument avoir le choix entre le statu quo et un nouvel état indépendant, dont la constitution aura déjà été écrite par une assemblée constituante.
2. L'élaboration d'un programme de parti provincial, avec des engagements provinciaux et des moyens provinciaux. Bien sûr que le PQ doit dire à la population de quelle façon il entend administrer la province suite à son élection. Il doit aussi faire connaître les étapes qu'il entend suivre durant la transition vers l'indépendance. Cependant, il ne faut surtout pas qu'à nouveau il prenne des engagements électoraux qui n'ont rien à voir avec son projet d'indépendance. Il n'est tout simplement pas logique qu'un parti indépendantiste fasse la promotion de son action gouvernementale à l'intérieur de la fédération canadienne. Le faire, c'est collaborer au système que nous prétendons vouloir abolir, c'est se contredire soi-même.
3. Toute forme de confédéralisme ou de partenariat privilégié avec le Canada anglais. Le Québec fera d'abord son indépendance, ensuite, il cherchera à développer des rapports fraternels avec tous les autres pays souverains de la terre sans distinction aucune. S'il y avait priorité, elle irait aux pays de la francophonie ainsi qu'aux pays du continent américain, et non pas au Canada anglais tout spécialement. Le nouveau rapport entre le Québec et le Canada devra être celui de deux pays voisins et amis. Il faudra évidemment prévoir les négociations entre le gouvernement québécois et le gouvernement fédéral mais ce serait une erreur de faire campagne là-dessus. La campagne référendaire gagnante doit porter sur les vertus de l'indépendance politique et toute ce que cela peut apporter en soi. Il n'y a rien de radical là dedans. Il faut éviter toute forme de contradiction, même apparente, dans notre vision de l'avenir. La souveraineté-association et la souveraineté assortie d'une offre de partenariat sont perçues, à tort ou à raison, comme une ambivalence, voire une astuce par beaucoup de nos concitoyens. Nous sommes partisan de la création d'un nouvel état souverain pour le peuple souverain du Québec. Point final. Si nous ne sommes pas capables de trouver les bons arguments pour convaincre les Québécois là-dessus, il faut retourner à nos devoirs et revoir notre discours.
Voilà donc trois points qui me semblent essentiels. Maintenant, réfléchissons à la meilleure façon de remplacer la stratégie perdante que nous avons par une stratégie gagnante. Pour les membres de Citoyens pour l'indépendance, il y a passage obligé par une réforme du mode de scrutin immédiate suivie d'une campagne électorale référendaire portant sur la création d'une assemblée constituante. Cette assemblée constituante sera responsable de rédiger la constitution d'un Québec indépendant et cette constitution sera par la suite soumise à l'approbation de la population lors d'un référendum que nous ne perdrons pas.